— Orianof !
En serviteur bien appris, le cocher arrêta immédiatement ses chevaux.
— Je vous croyais à Pétersbourg, dit Souratine en tendant la main au
promeneur.
— J’y étais encore il y a trois jours, répondit celui-ci avec un charmant
sourire qui éclaira ses traits un peu sévères. J’ai obtenu un congé et je vais
chez moi pour y passer l’été.
— Voilà une heureuse chance, s’écria Souratine ; il faudra que vous
soyez chez nous plus souvent qu’à Orianova. ?e ferez-vous là tout seul ?
Est-ce que vous y êtes a?endu ?
— Non ; j’avais compté sur les lenteurs de l’administration, et, contre
mon a?ente, j’ai obtenu mon congé très vite, de sorte que je n’ai pas eu
le temps de prévenir. Ce matin, aussitôt arrivé à Kozlychkine, j’ai envoyé
demander des chevaux, qui sont probablement déjà à l’auberge.
— Vous aller retourner à la ville à pied ? D’où venez-vous ainsi ?
— Je m’ennuyais, j’ai été faire un tour de promenade et je me suis
a?ardé. Il faut bien rentrer à pied, ajouta Orianof en riant ; ce n’est pas
bien loin, et mon gouverneur français m’a appris à ne pas redouter les
longues courses.
— Une idée ! reprit Souratine. Rien ne prouve que vos chevaux soient
arrivés et que vous ne soyez pas obligé de passer la nuit à Kozlychkine,
– un canapé plein d’insectes, et des nappes sales en guise de draps, vous
savez. Au lieu d’en courir les risques, venez passer quelques jours chez
moi, ma femme sera enchantée de vous voir…
— Mais, si brusquement…
— Tant mieux ! Une surprise, une vraie surprise, c’est toujours charmant,
quand c’est agréable, bien entendu.
— Et mes chevaux ? ?e vont-ils devenir à Kozlychkine ? On va me
croire perdu, on fera des recherches dans le pays…
Un paysan passait en ce moment et regardait avec curiosité ce beau
monsieur arrêté sur la route.