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Les Catacombes T IV

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Je vous prie de prendre à la lettre le titre de mon article. Ce chapitre n’a rien de politique ; il n’a rien de commun avec ces longues allusions, en termes souvent trop couverts, aux affaires et aux hommes du moment. Ceci est la simple histoire d’un accident funeste arrivé à l’un de mes plus chers amis ; et comme, je ne sais pourquoi, cette histoire a pris quelque peu une teinte artiste et littéraire, ne fût-ce que pour charmer les ennemis de mon cher Jules et les miens propres, j’ai entrepris de vous la raconter. Jules est un homme d’esprit et de cœur ; c’est un sceptique sans fanatisme et sans ostentation, simple et bon toutes les fois qu’il n’est pas en colère, facile à s’indigner, aimant beaucoup les vrais plaisirs, la table, le jeu de piquet à un prix modéré, la conversation avec les femmes pourvu qu’elles ne fassent pas de romans ou de vers ; il ne déteste pas non plus le vin de Bourgogne quand il est vieux et le cigare quand il ne vient pas de la régie ; du reste bon et colère, licencié en droit, moqueur et s’inquiétant peu de ce qui s’imprime, vers ou prose, livre ou journal. Ce jeune homme s’était fait une vie heureuse à sa manière. Il ne s’était dévoué à la politique de personne, il n’avait insulté aucune décadence, il n’avait salué aucun avénement ; il méprisait autant le fanatisme que l’admiration ; la loi lui paraissait un contre-sens dans une créature raisonnable ; il n’avait de haine que pour ses ennemis et d’amitié que pour ses amis ; ce qui est fort rare, remarquez-le bien, dans cette pauvre espèce humaine, qui se passionne à tort et à travers sans que le plus souvent elle puisse savoir pourquoi. Ajoutez a cette égalité d’âme une absence totale d’ambition. En fait d’autorité il n’avait jamais rien désiré, pas même la présidence du conseil des ministres ; en fait de distinction honorifique, il n’avait pas même songé à demander la croix d’honneur. Il était fait ainsi, indifférent à tout ce que le vulgaire appelle de ses vœux. L’amour même le comptait au dernier rang de ses élus : c’était un enrôlé qui allait au pas, sans se presser, et toujours sûr d’arriver trop tôt. Sans compter qu’il avait la plus sublime indifférence pour les objets extérieurs : le monde allant et venant le touchait peu ; la célébrité les plus fortes, celles de la veille, le touchaient peu. Il n’eût pas détourné la tête pour voir un pape saint-simonien. On lui eût dit pendant qu’il était à dîner : Voici une révolution qui passe ! qu’avant le dessert il ne se fût pas mis à la fenêtre pour la voir passer. Souvent je le grondais de tant d’indifférence : — Malheureux ! lui disais-je, tu ne sauras donc jamais un mot de l’histoire contemporaine ! Tu n’as vu ni M. Périer, ni M. le général Lafayette, ni le père Enfantin, ni Béranger ! tu n’as pas été admirer le monument en bois des héros de juillet et l’éléphant en plâtre de la Bastille ! Tous nos grands hommes passeront, tous nos monuments crouleront, et tu ne pourras pas dire à tes petits enfants : Je les ai vus ! Malheureux et insensible ami ! à quoi donc te sert d’avoir des yeux ? Ainsi je lui parlais souvent. Lui, railleur-bonhomme, se moquait de mon enthousiasme ; il traitait toute l’histoire contemporaine comme de l’histoire ancienne ; il attendait, disait-il, qu’on l’eût écrite pour l’apprendre et pour y croire ; et puis, disait-il encore, n’avons-nous pas l’Iconographie des contemporains ? n’avons-nous pas le supplément à la biographie Michaud ? Et la lithographie donc qui reproduit si bien tous les monuments et toutes les figures en plâtre ? Est-ce donc la peine de nous déranger ?
Je vous prie de prendre à la lettre le titre de mon article. Ce chapitre n’a rien de politique ; il n’a rien de commun avec ces longues allusions, en termes souvent trop couverts, aux affaires et aux hommes du moment. Ceci est la simple histoire d’un accident funeste arrivé à l’un de mes plus chers amis ; et comme, je ne sais pourquoi, cette histoire a pris quelque peu une teinte artiste et littéraire, ne fût-ce que pour charmer les ennemis de mon cher Jules et les miens propres, j’ai entrepris de vous la raconter. Jules est un homme d’esprit et de cœur ; c’est un sceptique sans fanatisme et sans ostentation, simple et bon toutes les fois qu’il n’est pas en colère, facile à s’indigner, aimant beaucoup les vrais plaisirs, la table, le jeu de piquet à un prix modéré, la conversation avec les femmes pourvu qu’elles ne fassent pas de romans ou de vers ; il ne déteste pas non plus le vin de Bourgogne quand il est vieux et le cigare quand il ne vient pas de la régie ; du reste bon et colère, licencié en droit, moqueur et s’inquiétant peu de ce qui s’imprime, vers ou prose, livre ou journal. Ce jeune homme s’était fait une vie heureuse à sa manière. Il ne s’était dévoué à la politique de personne, il n’avait insulté aucune décadence, il n’avait salué aucun avénement ; il méprisait autant le fanatisme que l’admiration ; la loi lui paraissait un contre-sens dans une créature raisonnable ; il n’avait de haine que pour ses ennemis et d’amitié que pour ses amis ; ce qui est fort rare, remarquez-le bien, dans cette pauvre espèce humaine, qui se passionne à tort et à travers sans que le plus souvent elle puisse savoir pourquoi. Ajoutez a cette égalité d’âme une absence totale d’ambition. En fait d’autorité il n’avait jamais rien désiré, pas même la présidence du conseil des ministres ; en fait de distinction honorifique, il n’avait pas même songé à demander la croix d’honneur. Il était fait ainsi, indifférent à tout ce que le vulgaire appelle de ses vœux. L’amour même le comptait au dernier rang de ses élus : c’était un enrôlé qui allait au pas, sans se presser, et toujours sûr d’arriver trop tôt. Sans compter qu’il avait la plus sublime indifférence pour les objets extérieurs : le monde allant et venant le touchait peu ; la célébrité les plus fortes, celles de la veille, le touchaient peu. Il n’eût pas détourné la tête pour voir un pape saint-simonien. On lui eût dit pendant qu’il était à dîner : Voici une révolution qui passe ! qu’avant le dessert il ne se fût pas mis à la fenêtre pour la voir passer. Souvent je le grondais de tant d’indifférence : — Malheureux ! lui disais-je, tu ne sauras donc jamais un mot de l’histoire contemporaine ! Tu n’as vu ni M. Périer, ni M. le général Lafayette, ni le père Enfantin, ni Béranger ! tu n’as pas été admirer le monument en bois des héros de juillet et l’éléphant en plâtre de la Bastille ! Tous nos grands hommes passeront, tous nos monuments crouleront, et tu ne pourras pas dire à tes petits enfants : Je les ai vus ! Malheureux et insensible ami ! à quoi donc te sert d’avoir des yeux ? Ainsi je lui parlais souvent. Lui, railleur-bonhomme, se moquait de mon enthousiasme ; il traitait toute l’histoire contemporaine comme de l’histoire ancienne ; il attendait, disait-il, qu’on l’eût écrite pour l’apprendre et pour y croire ; et puis, disait-il encore, n’avons-nous pas l’Iconographie des contemporains ? n’avons-nous pas le supplément à la biographie Michaud ? Et la lithographie donc qui reproduit si bien tous les monuments et toutes les figures en plâtre ? Est-ce donc la peine de nous déranger ?

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