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Les Nuits blanches

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— Ô Nastenka, Nastenka ! savez-vous pour combien de temps vous m’avez donné de la joie ? Savez-vous que j’ai déjà meilleure opinion de moi-même ? Je me repens un peu moins d’avoir fait de ma vie un crime et un péché. Car c’est un crime et un péché qu’une telle vie. Et ne croyez pas que j’aie rien exagéré. Pardieu ! non, je n’ai rien exagéré. Par moments, un tel chagrin m’envahit… Il me semble que je ne suis plus capable de vivre ma vie, et je me maudis moi-même. Après mes nuits fantastiques, j’ai de terribles moments de lucidité. Et autour de moi la vie tourbillonne pourtant ! la vie des hommes, celle qui n’est pas faite sur commande… Et pourtant, encore, leur vie s’évanouira comme mon rêve. Dans un peu de temps, ils ne seront pas plus réels que mes fantômes. Oui, mais ils sont une succession de fantômes, leur vie se renouvelle ; aucun homme ne ressemble à un autre, tandis que ma rêverie épouvantée, mes fantômes enchaînés par l’ombre sont triviaux, uniformes ; ils naissent du premier nuage qui obscurcit le soleil ; ce sont de tristes apparitions, des fantaisies de tristesse. Et elle se fatigue de cette perpétuelle tension, elle s’épuise, l’inépuisable imagination. Les idéals se succèdent, on les dépasse, ils tombent en ruines, et puisqu’il n’y a pas d’autre vie, c’est sur ces ruines encore qu’il faut fonder un idéal dernier. Et cependant l’âme demande toujours un idéal et c’est en vain que le rêveur fouille dans la cendre de ses vieux rêves, y cherchant quelque étincelle d’où faire jaillir la flamme qui réchauffera son cœur glacé et lui rendra ses anciennes affections, ses belles erreurs, tout ce qui le faisait vivre. Croirez-vous que je fête l’anniversaire d’événements qui ne sont pas arrivés, mais qui m’eussent été chers ?… Vous savez ? des imaginations de balcon… Et fêter ces anniversaires parce que ces stupides rêves ne sont plus, parce que je ne sais plus rêver, vous comprenez, ma chère ; que c’est un commencement d’enterrement. Croirez-vous que je parviens à me rappeler la couleur des lieux où j’ai eu la pensée qu’il pourrait m’arriver un bonheur ? Et je les revisite, ces lieux, je m’y arrête, j’y oublie le présent, je le réconcilie avec le passé irréparable et j’erre comme une ombre, sans désir, sans but. Quels souvenirs ! Je me rappelle par exemple qu’ici, il y a juste un an, à cette même heure, sur ce même trottoir j’errais isolé, triste comme aujourd’hui. Mais alors je ne me demandais pas encore : Où sont les rêves ? Et voici que je hoche la tête et je me dis : Comme les années passent vite ! Qu’en as-tu fait ? As-tu vécu ? Regarde comme tout est devenu froid ! Les années passeront, toujours davantage ta solitude t’accablera et viendra la vieillesse accroupie sur son manche à balai ; ton monde fantastique pâlira… Novembre… Décembre… Plus de feuilles à tes arbres… Ô Nastenka, ce sera triste de vieillir sans avoir vécu : n’avoir pas même de regrets ! Car je n’ai rien à perdre ; toute ma vie n’est qu’un zéro rond, un rêve…
— Ô Nastenka, Nastenka ! savez-vous pour combien de temps vous m’avez donné de la joie ? Savez-vous que j’ai déjà meilleure opinion de moi-même ? Je me repens un peu moins d’avoir fait de ma vie un crime et un péché. Car c’est un crime et un péché qu’une telle vie. Et ne croyez pas que j’aie rien exagéré. Pardieu ! non, je n’ai rien exagéré. Par moments, un tel chagrin m’envahit… Il me semble que je ne suis plus capable de vivre ma vie, et je me maudis moi-même. Après mes nuits fantastiques, j’ai de terribles moments de lucidité. Et autour de moi la vie tourbillonne pourtant ! la vie des hommes, celle qui n’est pas faite sur commande… Et pourtant, encore, leur vie s’évanouira comme mon rêve. Dans un peu de temps, ils ne seront pas plus réels que mes fantômes. Oui, mais ils sont une succession de fantômes, leur vie se renouvelle ; aucun homme ne ressemble à un autre, tandis que ma rêverie épouvantée, mes fantômes enchaînés par l’ombre sont triviaux, uniformes ; ils naissent du premier nuage qui obscurcit le soleil ; ce sont de tristes apparitions, des fantaisies de tristesse. Et elle se fatigue de cette perpétuelle tension, elle s’épuise, l’inépuisable imagination. Les idéals se succèdent, on les dépasse, ils tombent en ruines, et puisqu’il n’y a pas d’autre vie, c’est sur ces ruines encore qu’il faut fonder un idéal dernier. Et cependant l’âme demande toujours un idéal et c’est en vain que le rêveur fouille dans la cendre de ses vieux rêves, y cherchant quelque étincelle d’où faire jaillir la flamme qui réchauffera son cœur glacé et lui rendra ses anciennes affections, ses belles erreurs, tout ce qui le faisait vivre. Croirez-vous que je fête l’anniversaire d’événements qui ne sont pas arrivés, mais qui m’eussent été chers ?… Vous savez ? des imaginations de balcon… Et fêter ces anniversaires parce que ces stupides rêves ne sont plus, parce que je ne sais plus rêver, vous comprenez, ma chère ; que c’est un commencement d’enterrement. Croirez-vous que je parviens à me rappeler la couleur des lieux où j’ai eu la pensée qu’il pourrait m’arriver un bonheur ? Et je les revisite, ces lieux, je m’y arrête, j’y oublie le présent, je le réconcilie avec le passé irréparable et j’erre comme une ombre, sans désir, sans but. Quels souvenirs ! Je me rappelle par exemple qu’ici, il y a juste un an, à cette même heure, sur ce même trottoir j’errais isolé, triste comme aujourd’hui. Mais alors je ne me demandais pas encore : Où sont les rêves ? Et voici que je hoche la tête et je me dis : Comme les années passent vite ! Qu’en as-tu fait ? As-tu vécu ? Regarde comme tout est devenu froid ! Les années passeront, toujours davantage ta solitude t’accablera et viendra la vieillesse accroupie sur son manche à balai ; ton monde fantastique pâlira… Novembre… Décembre… Plus de feuilles à tes arbres… Ô Nastenka, ce sera triste de vieillir sans avoir vécu : n’avoir pas même de regrets ! Car je n’ai rien à perdre ; toute ma vie n’est qu’un zéro rond, un rêve…

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